Sous l'aimable autorisation de Slimane HACHI
Professeur, historien et directeur de recherches
Djanet, mirage miraculé,
encaissé, après les sables des canicules, dans la
vallée des eaux, des peupliers, des palmiers et des champs
de blé. Dans l'étroitesse des flancs, l'eau a repris
son cours. A la rencontre de l'équipée, une main calleuse,
sentant bon le travail de la terre remuée, est là,
juste là où la lune s'amuse sur le minéral
à offrir ses efflorescences diaprées dans l'éphéméride
; là où les massifs gréseux du Tassili, depuis
si longtemps, dans le silence besogneux, soignent leurs mystères.
Là, la nature se rassemble,
la montagne cesse sa dispersion, ramasse ses flancs, dresse un
long corridor et déroule un vestibule oint de silice soyeuse.
Parfois, les falaises s'écartent, puis se rapprochent comme
des bras enserrant, comme entoure la tendresse du lendemain promis,
du soleil à venir. Alors, tout se fait profusion : les
odeurs, le bruit, le silence fondent ici leur empire. C'est que
ce corridor est long et a dû s'amener de loin Il a
méticuleusement cueilli de sa longue errance minérale
la majesté du granit altier et la douceur du sable des
caresses. Aucun doute n'est permis, cet interminable parcours
tient de l'améthyste son éclat.
Là s'offre aux regards émerveillés,
aux sens éveillés, aux intelligences interrogatives,
là s'offre la vie insufflée jusqu'au cur du
minéral, incrustée dans la cohésion cristalline
sur les roches de mémoire. Là, maniant la magie
de la formule, mêlant matières organiques et principes
minéraux, d'ancestraux artistes, ahanant, au milieu de
la collectivité reconnaissante les célébrant
dans le vertige de danses effrénées, de transes
hallucinantes, donnaient vie aux roches qui s'animaient de tout
les mythogrammes du groupe, comme si le destin de la mémoire
fut d'être définitive.
Les préhistoriens nous apprennent que toute
cette maestria, ce brio dans la maîtrise des formes, ce
talent dans la composition des couleurs et des sujets, ces mises
en scène délicates remontent à plusieurs
millénaires. La science préhistorique, prenant en
compte les principaux constituants iconographiques des uvres
rupestres, reconnaît une chronologie subdivisée en
quatre grandes périodes : période des " têtes
rondes ", période bovidienne, période caballine,
période cameline
La période des " têtes rondes
", la plus ancienne ayant plus de 10.000 ans d'âge,
est celle qui met le plus en avant l'Homme dans des attitudes
spéciales et ses dimensions démesurées, mais
l'Homme anonyme, l'Homme générique, sans trait de
visage, avec seulement un cercle pour représenter une tête
portant quelquefois un masque. Il est très peu en relation
avec le monde animal qui est, du reste, peu évoqué.
Seule l'apparence est anthropocentriste dans cette phase où
l'Homme, représenté avec profusion, l'est rarement
" en position de vie ". Cette image est plutôt
celle du bipède sublimé, celle de l'Homme déifié,
de l'Homme soustrait à la condition humaine. Le grandiose,
sur ces fresques des " têtes rondes ", est partout
à portée de main, par la grâce de quelques
coups de pinceau. L'atmosphère, l'esprit, c'est-à-dire
ce qui ne se dessine pas mais imprègne le dessin, rendent
le sacré omniprésent dans cette phase.
La période bovidienne,
datée entre 8000 et 4000 ans avant le présent, apparaît
comme la plus réaliste de toutes : à l'élégance
des formes, elle ajoute une grande maîtrise des couleurs,
du contour, du mouvement et de la perspective. Le talent est au
service de la réalité tangible des objets et des
êtres mis en scène, mais le réalisme ne concerne
que la fidélité à la nature des êtres
représentés.
Les peintures de cette période sont celles qu'entoure le
plus une atmosphère de magie, de rituels, de cérémonies.
Là, les bufs repassent par le U magique, sortant
du bain originel, ruisselant d'eau dont ils sont le don, ainsi
que nous l'apprend Ahmadou Hampaté Bâ, le savant
africaniste qui se souvient de son enfance de pasteur peul, exactement
comme l'Egypte, selon Hérodote, est le présent du
fleuve. Ici, l'artiste poursuit une discussion entamée
il y a plus de 7000 ans, nous apprenant que le troupeau est bien
rentré du pâturage, plus gras et augmenté
de plusieurs têtes, que les temps de l'amour sont de retour
dans la vie heureuse des pasteurs dont les ventres vont grossir
et les tentes se pousser.
Les phases caballine et cameline,
les plus récentes, de moins de 4000 ans d'âge, s'engagent
dans la stylisation et la schématisation. Le dessin, de
plus en plus dépouillé, est réduit à
ses traits essentiels pour exprimer, à l'inverse de la
phase précédente, des réalités moins
nombreuses, moins diversifiées et , à première
vue, plus triviales. La dérive graphique que l'on observe
ici semble accompagner l'engagement de la représentation
dans le sens sémiologique.
Plus loin, les élégantes
de Tamadjert aux tailles fines, au port altier et à la
gestuelle théâtrale sont du voyage, le cou élancé
et l'allant décidé ; elles vous regardent, passent
leurs longues chevelures derrière la nuque et vous accablent
de l'insolence de leur éternelle jeunesse. C'est certainement
dans ce mouvement qu'il faudrait chercher l'origine des premiers
signes de l'écriture nord-africaine, l'écriture
libyque.
En fait, les différentes
phases, qui auront duré plus de 10 millénaires,
n'empruntent l'une à l'autre que le principe de la représentation
et l'usage, pour ce faire, des mêmes lieux ou de lieux voisins.
Elles ne doivent cependant l'une à l'autre ni les registres,
ni les palettes chromatiques ou les attitudes et, encore moins,
les thèmes : sans doute est-ce parce que les mobiles à
l'uvre sont différents d'une période à
l'autre
Source
: Revue de l'année de l'Algérie en France "Djarair
2003" Photos
et textes droits reservés