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OUVERTURE DU 2 EME FESTIVAL DES CULTURES ET DES CIVILISATIONS DES PEUPLES DES DESERTS

ALLOCUTION
(Dubaï, dimanche 17 avril 2005)

Altesses, Excellences,

Monsieur le Secrétaire Général des Nations Unies,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Distingués représentants des institutions internationales et des organisations non gouvernementales,

Mesdames et Messieurs,

C’est avec joie que je retrouve une nouvelle fois cette terre si hospitalière des Emirats Arabes Unis, pour co-présider l’ouverture du Deuxième festival des cultures et des civilisations des Peuples des Déserts dont la première édition s’est tenue dans mon pays, l’Algérie, à Timimoun, il y a moins de deux années.

Cette co-présidence, je suis fier et ému de l’assurer en tant que Président de l’Algérie, dont la plus grande partie du territoire est saharienne, mais aussi en tant que citoyen du monde par anticipation, mais encore en tant que militant humaniste.

Je suis en effet convaincu que les déserts du monde, en particulier, le plus grand désert du monde, le Sahara, constituent un espace privilégié de la coopération internationale et de l’invention de nouveaux concepts, de nouveaux comportements à même de contribuer puissamment à l’émergence d’une nouvelle modernité, plus intégratrice de la grande famille humaine, plus respectueuse aussi de la variété irréductible de la grande famille humaine.

Dans ces conditions, je suis grandement reconnaissant à Son Excellence Kofi Annan, Secrétaire Général des Nations Unies, d’avoir bien voulu associer son nom à ce rendez vous mondial qui participe, à la fois du dialogue des cultures et des civilisations et de la promotion du développement durable, deux défis qui interpellent plus que jamais la communauté internationale, à quelques mois de l’entrée dans l’année 2006, dont l’Organisation des Nations Unies a décidé de faire "l’Année internationale des désert et de la désertification".

Cette co-présidence, je suis fier et ému de l’assurer aussi, car à deux moments de mon itinéraire en tant que Moudjahid et en tant qu’homme tout court, le désert et ses hommes m’ont magnifiquement marqué de leur empreinte généreuse et solidaire.

Une première fois, au cours de l’année 1960. Alors officier de l’Armée de Libération Nationale, chargé d’activer le front sud pour desserrer l’étau de l’armée coloniale et accélérer la marche à l’indépendance, j’ai fait l’expérience, par-delà leur pauvreté, de la formidable robustesse physique et psychique des peuples du désert saharien, de leur fantastique capacité de créativité, par-delà leur dénuement matériel, de leur prodigieuse aptitude à prendre de manière lucide les risques ultimes pour faire triompher la liberté là où elle était le plus en péril, en Algérie, même quand leurs territoires n’étaient pas en danger.

Les peuples et les responsables politiques du Sahel, ceux du Mali et de Guinée en particulier, m’ont beaucoup appris et beaucoup donné, à moi et au peuple algérien. Je tiens aujourd’hui à les en remercier une fois encore.

Une seconde fois, le désert et ses hommes m’ont accueilli, beaucoup appris et beaucoup donné, au cours des décennies 80 et 90.

Un autre désert si semblable et si différent, celui d’Arabie et en particulier des Emirats Arabes Unis, celui d’Abou Dhabi et de Dubaï, d’autres hommes, si semblables et si différents ont accueilli le citoyen du monde par défaut, le pérégrin de l’adversité que j’étais devenu. Vous comprendrez que j’adresse, au-delà des règles protocolaires, un salut fraternel et particulièrement chaleureux à Son Altesse Cheikh Khalifa Ben Zayed Al Nahyane, digne continuateur de la politique sage et ambitieuse, mais aussi de la rectitude de notre père à tous, Cheikh Zayed Ben Soltane Al Nahyane.

Le souvenir de ce grand disparu qui a tant fait pour la modernisation intelligente et durable des Emirats Arabes Unis remplit tous ceux qui ont eu le privilège de le connaître, d’une profonde tristesse que je partage au plus haut point. Son souvenir est cependant aussi pour moi, et je l’espère, pour beaucoup d’entre nous, un aiguillon, pour être toujours plus des acteurs du mieux-être, du mieux faire, et du mieux connaître de nos sociétés.

Je dois le reconnaître, mes deux expériences du désert m’ont ébloui. Et cet éblouissement n’est pas un simple mirage. Je n’en veux pour preuve que la présence à nos côtés de Son Altesse Cheikh Mohamed Ben Rached Al Maktoum, Prince Héritier de Dubaï, Ministre de la défense des Emirats Arabes Unis, dont nous sommes les hôtes aujourd’hui, et dont le nom restera dans l’histoire, non seulement comme homme politique avisé et comme poète inspiré, mais comme l’un des plus grands bâtisseurs, peut-être le plus grand bâtisseur du monde en ce début du 21ème siècle.

C’est, en effet, à Dubaï, ville à l’architecture impressionnante et à l’activité soutenue dans tous les domaines, que se construit la plus haute tour habitée du monde qui, avec ses 492 mètres, surclassera bientôt les Tours Pétronas de Kuala Lumpur, qui culminent à 452 mètres.

Mesdames et Messieurs,

Vous comprendrez aisément que si j’adresse mes félicitations les plus vives à la Fondation des déserts du monde et à la Fondation du Prix international Zayed pour l’environnement ainsi qu’à leurs présidents respectifs, Chérif Rahmani et Mohamed Ahmed Fahd, c’est d’abord parce qu’ils n’inscrivent pas leur action dans une vision passéiste, folklorisante, dolorosive, pour tout dire mortifère des déserts, mais dans une perspective dynamique, ouverte, résolument futuriste car portée par la confiance dans les capacités des peuples des déserts, non pas de perdurer seulement comme un conservatoire de l’humanité au titre de "réserves anthropologiques" avec ses dunes si belles ondulant dans l’espace infini tels des nuages, et ses montagnes si hautes et majestueuses, mais de contribuer de manière hardie et sage à la fois à l’élaboration d’une nouvelle modernité planétaire.

Rien n’est plus préjudiciable aux peuples des déserts que la présentation de leur environnement sous la forme de la célébration de l’immobilité de leurs ergs et de l’éternité de leurs ergs dans lesquels circuleraient des vestiges d’une proto-histoire, les hommes et les femmes des déserts figés dans un temps primordial, celui de la pureté spirituelle, non altérée par les scories du développement technologique. Ce temps n’existe pas. Ces images de femmes et d’hommes, popularisées par une certaine littérature et des films de série B, ne sont que l’ombre portée d’un certain imaginaire "nordiste"qui réduit le désert et ses habitants à la projection de ses propres frustrations.

Le désert n’est homogène que pour celui qui y passe, plus soucieux de dépaysement narcissique que d’attention à la variété des déserts et de ses peuples.

Il n’y a de désert au singulier que celui perçu par des cœurs glacés. Tous les déserts qui recouvrent le cinquième des terres émergées sont différents. L’impression de vacuité et d’infinitude n’est qu’illusion.

Du plus grand désert de la planète, le Sahara, jusqu’aux déserts de glace de l’Antarctique et de l’Arctique, du Kalahari de l’Afrique Australe au désert Mohave de l’Amérique, du désert australien au désert de Gobi, chaque désert a sa particularité structurée par la géologie et façonnée par les peuples qui l’habitent et qui, au cours des millénaires, ont développé des cultures et des technologies qui leur ont permis de s’épanouir dans les éco-systèmes dont le seul point commun est de porter à un point paroxystique le principe du contraste qui est le lot commun de la planète terre en général et de l’humaine condition en particulier.

Chaque désert est lui-même riche de multiples facettes combinant contrastes et nuances qui constituent autant de terroirs. Il aura fallu une énorme érudition et un grand "esprit de finesse" à Ibn Khaldoun au 14ème siècle pour décrire avec une relative précision la variété des groupes humains qui peuplaient le Sahara et de leurs liens avec les peuples riverains du Nord et du Sud.

Les espaces désertiques ont nourri les magnificences littéraires. Ils ont fait émerger les messages de prophètes sur lesquels des peuples entiers règlent leur vie quotidienne. Ils ont émerveillé tous les explorateurs qui s’y sont aventurés et qui ont succombé à leur séduction. C’est en luttant contre leur environnement ingrat et inhospitalier que les hommes du désert ont pu créer des civilisations et des cultures qui forcent l’admiration.

On ne peut en effet résister à la fascination des peintures rupestres, ces fresques qui font du Tassili le plus grand musée à ciel ouvert du monde. Les peuples du désert exercent par eux-mêmes leur fascination par leurs qualités de générosité, d’hospitalité, de patience et de courage. Il n’est pas jusqu’aux mirages du désert dans lesquels on peut voir un signe de la nature rappelant aux hommes la vanité des appétits de notre bas-monde.

Ces peuples ont su écouter le désert, lui parler, et se préparer ainsi à mieux se faire entendre des autres hommes. Des écrivains illustres ont su restituer l’intense beauté du désert, dans un élan spirituel et de contemplation devant l’immensité de l’horizon répondant à l’immensité du ciel, l’immensité du silence et l’immensité des espaces donnant une claire conscience de la dimension infiniment petite de l’homme face à la nature, que Dieu le Créateur, l’Omniscient en soit magnifié.

Dans "Le Devisement du Monde", publié en 1298, Marco Polo rapporte quelques belles pages, chronique de l’expédition qui le conduisit dans les steppes de l’Asie centrale puis dans le désert -terrible, nous dit-il-, du Takla-Makan. Ibn Battûta, qui vécut au 14ème siècle, fut ce grand voyageur maghrébin qui eut le mérite d’avoir, le premier, commenté ses traversées du Sahara. Il partit loin : jusqu’à Sumatra, parcourant de multiples déserts dont beaucoup n’en faisaient qu’un : le grand Sahara. On lui en doit un récit plein de riches indications sur la vie et les pratiques dans les espaces qu’il traversa.

Plus proche de nous, Théodore Monod a parcouru à dos de chameau des milliers de kilomètres à travers le Sahara, révélant les secrets de cette immensité désertique où tout, loin s’en faut, n’est pas que désert , où la vie, multiforme, affleure à qui sait la percevoir et œuvre à la faire perdurer. Courant, à pas mesurés, après le désert, il a mêlé la passion aux questionnements scientifiques.

C’est à lui que l’on doit cette formule si belle et si ramassée : "Le désert polit l’âme". Pour qui sait y vivre, le désert, en le détachant des rugosités de son caractère et des déformations de sa pensée, est un révélateur de sa propre personnalité.

Au siècle dernier, Wilfred Thesiger partit à la découverte de régions encore inconnues, ramenant de ses voyages des images de cette oasis de Lioua qu’il rendit célèbre dans son ouvrage "La vie que j’ai choisie", ou encore dans "Le Désert des déserts". Ce fut un intrépide amateur d’inconnu, comme il se qualifiait lui-même, à une époque où la planète avait encore sa grande part d’inconnu et n’était pas scrutée comme elle l’est aujourd’hui au mètre carré près. Il a ainsi découvert des régions du monde qui, en retour, l’aidèrent à se découvrir.

Des romanciers de renom ont pris le désert pour espace central dans des romans devenus, pour certains, mythiques : ainsi en fut-il pour Henri de Montherlant dans son roman "La Rose des Sables", et surtout pour Dino Buzzati qui fit évoluer dans le désert libyen le personnage central de son chef-d’œuvre, "Le Désert des Tartares", ainsi, Ella Maillart, qui vécut au siècle passé, consacre-t-elle le plus clair de son temps non à voguer sur les eaux plates des lacs de la Suisse dont elle était citoyenne, mais à aller et venir dans d’interminables caravanes sillonnant les déserts de l’Asie centrale, ainsi Paul Bowles, venu des lointains Etats-Unis d’Amérique, écrit-il dans une ville située aux franges du désert, son "Thé dans le Sahara", qui est de moindre facture que ce que le français Eugène Fromentin a écrit sur la vie au Sahara, pendant l’été et pendant l’hiver

Eugène Fromentin, qui était un peintre de talent, a décrit le Sahara avec un égal talent. Ainsi, le talent ne peut que se valoriser lorsqu’il se déploie au service du désert, berceau des grandes Révélations qui façonnèrent le destin de l’humanité.

Mesdames et Messieurs,

Certains peuvent se demander si le désert peut engendrer des civilisations et des cultures car, dans l’imaginaire collectif, le désert est synonyme de vide, de sécheresse, de souffrance, de famine et de mort. C’est justement l’objet d’une manifestation comme celle d’aujourd’hui de corriger ces ignorances et de faire connaître la diversité, la richesse et la finesse des civilisations et des cultures qui ont pris naissance dans les déserts du monde.

Veillons surtout à ce que le temps ne les laisse tomber petit à petit dans la dégradation puis dans l’oubli, car il s’agit là de l’une des plus grandes richesses de l’humanité. Sous la protection immuable des étoiles, les déserts savent dire l’indicible, cet indicible partout pressenti mais jamais aussi présent que dans leurs limites et qui, si nous n’y prenons garde, sera amené à faire ce long cheminement qui le conduira finalement au mutisme.

Il reste encore beaucoup à dire et à montrer sur les cultures et les civilisations, qui ont toutes laissé des traces durables dans l’histoire de l’humanité : civilisations musulmane, pharaonique, nabatéenne, persane à, civilisations qu’on ne peut évoquer sans y associer les peuples qui les ont créées, animées et développées.

Chaque désert a sa particularité et a donné naissance à une civilisation qui en est caractéristique. Œuvrons donc à valoriser le monde des déserts en engageant des actions ayant trait aux précieux patrimoines que l’Humanité y a forgés au cours des millénaires.

Le désert parle à qui sait l’entendre. Car le désert est aussi ce lieu qui chante, par ses silences, à l’oreille et au regard de l’homme, et qui enchante, nous disent ceux qui lui ont donné le temps de les apprivoiser.

Les déserts ont tant de choses à nous dire, et si nous leur prêtions davantage l’oreille, nous pourrions peut-être mieux nous entendre, nous les humains.

Altesses, Excellences,

Je citerai Son Altesse le Prince Hassan Ben Talal qui disait que les peuples du désert "sont les héritiers d’une longue tradition d’observation des déserts, de leurs climats et de leurs hôtes, habiles utilisateurs de ressources rares, dans un univers où peu d’experts bardés de diplômes universitaires pourraient survivre.

En effet, l’évolution des écosystèmes au fil des siècles a été suffisamment lente pour permettre un processus d’adaptation sociale et technique des populations.

Or, nous assistons ces dernières décennies, dans plusieurs régions du monde, à des avancées accélérées de la désertification. Ce phénomène n’est pas dû uniquement aux aléas climatiques. Il est lié, de plus en plus, à la dégradation des terres arides et semi-arides due au facteur humain, car les impératifs de survie entraînent une rupture de l’équilibre entre l’écosystème et les populations.

Il en résulte une perte annuelle de terres cultivables qui, pour l’Afrique, est supérieure à la superficie totale de l’Irlande.

Pourtant, le désert et la désertification, n’ont été inscrits durablement à l’ordre du jour des institutions internationales et des gouvernements que lorsque l’actualité fut nourrie de ces insoutenables images lors de cette sécheresse qui frappa, durant de longues années, plusieurs régions d’Afrique, provoquant une forte prise de conscience de l’opinion mondiale qui n’a vu, dans un premier temps, que l’aspect humanitaire de ce drame.

Ce n’est qu’en 1973 que fut mis sur pied un Comité permanent de lutte contre la sécheresse au Sahel, à l’initiative de 9 pays sahéliens. C’est quatre années après, en 1977, que fut organisée à Nairobi, et sous l’égide des Nations Unies, la première conférence mondiale sur la désertification. La désertification fut, dès lors, reconnue comme un problème mondial, et un plan d’action pour la combattre fut adopté.

Faute de disposer de ressources et d’un cadre normatif adéquats, ce Plan d’Action n’a pas été suivi d’une action significative et il n’a pas pu freiner la progression de la désertification.

Ce n’est qu’au Sommet de la Terre, à Rio de Janeiro en 1992, que fut adoptée une approche nouvelle et intégrée de la lutte contre la désertification.

Cette approche, reconnaissant le fait que la dégradation des terres affecte surtout les pauvres, a fait l’objet d’un consensus international. Le Sommet a également ouvert la voie à la négociation d’un instrument international contraignant.

C’est ainsi que la Convention des Nations Unies pour combattre la désertification fut signée à Paris en octobre 1994.

Le deuxième Sommet de la Terre, tenu à Johannesburg en septembre 2002, a permis une nouvelle avancée puisque, grâce à la forte volonté politique qui s’y est manifestée, un accord a pu se dégager faisant du Fonds Mondial de l’Environnement le Mécanisme financier de la Convention. De plus, la lutte contre la désertification a été intégrée dans le mandat du Fonds, sur un pied d’égalité avec ses quatre autres domaines d’intervention traditionnels.

C’est par un long cheminement que l’Organisation des Nations Unies en est arrivée à faire de l’année 2006 l’Année des Déserts et de la Désertification.

Il a fallu des efforts continuels pour parvenir, d’étape en étape, à faire du désert, cet espace perçu communément comme un espace sans vie, le lieu symbolique et concret d’un rendez-vous thématique pluridimensionnel qui, j’en suis persuadé, réussira à faire prendre conscience à l’opinion internationale de l’importance du patrimoine irremplaçable que représentent les Civilisations et les Cultures du Désert.

Le moment est venu d’agir concrètement et avec plus de détermination sur le plan de la "réhabilitation, la protection et la gestion durable des terres et des ressources en eau, pour améliorer les conditions de vie", comme nous y engage la Convention des Nations Unies pour combattre la Désertification.

Investissons aujourd’hui. Nous nous épargnerons un fardeau bien plus lourd dans l’avenir, le fardeau de la pauvreté, de la maladie et des conflits.

L’Année 2006 s’annonçant déjà toute proche, notre rencontre à Dubaï se veut un témoignage éloquent de l’intérêt que nous attachons aux problèmes liés aux Déserts et à la Désertification et un prélude aux activités qu’elle ne manquera pas de susciter au triple plan national, régional et mondial.

Mesdames et Messieurs,

Les Nations Unies ont décidé de faire de l’année 2006 l’Année des déserts et de la désertification. Il va de soi que je m’en réjouis.

Mettre au premier plan des préoccupations de la communauté internationale la promotion des déserts et la lutte contre la désertification constitue en effet une salutaire rupture avec l’attitude qui a prévalu au cours des deux derniers siècles et qui a consisté en une marginalisation des déserts et de leurs peuples.

Leurs écosystèmes ne permettaient pas la diffusion sur une grande échelle de l’agriculture mécanisée et à rendements élevés grâce aux engrais chimiques, ni de la grande industrie.

Non rentables, ils furent frappés d’inessentialité. En Arabie, comme au Sahara, plus ou moins tardivement au cours du 20ème siècle, la modernité classique ne concerne que l’extraction des hydrocarbures et de l’uranium, d’abord exploités par des sociétés du "nord" industriel, sans incidences positives notables sur les peuples du désert, si ce n’est l’accès à la consommation instrumentale des produits de la modernité technologique sans en maîtriser ni les conditions de la production matérielle, ni le code symbolique.

Le chemin a été long pour que les déserts ne soient plus considérés comme de simples sources d’énergie.

Mesdames et Messieurs,

Je me dois de mettre en garde contre les glissements de sens, voire les quiproquos et dissonances, que peut entraîner le voisinage sémantique, dans un même intitulé, des termes désert et désertification, pour de larges secteurs de l’opinion publique mondiale

Désert et désertification appartiennent à deux registres temporels et structurels radicalement différents qui, s’ils se télescopent, peuvent donner à croire que le désert est la cause de la désertification, que le désert est en soi un danger pour les peuples qui l’habitent ou qui le bordent, ainsi que pour l’humanité tout entière par son extension inévitable.

En fait, pour l’essentiel, les déserts au sens géologique du terme sont très peu responsables ou pas responsables du tout de la désertification. Alors que les premiers sont les résultats de processus physiques complexes, géologiques et climatiques notamment, dont l’échelle de temps se situe entre des millions et des dizaines de milliers d’années, la seconde est le résultat actuel d’un siècle de monoculture intensive, de déforestation, de gaspillage des ressources hydriques dans un contexte de croissance démographique rapide.

Elle est le résultat d’activités humaines inadaptées à leur environnement et aggravées, mais aggravées seulement par les variations climatiques. S’il est vrai que la proximité du désert peut faciliter la désertification, elle ne la produit pas.

Rien ne serait plus préjudiciable aux peuples du désert, mais aussi à l’humanité tout entière que d’établir un lien de causalité entre déserts et désertification.

La désertification, c’est la mort, alors que les déserts sont source de vie, la désertification, c’est la pauvreté, alors que les déserts ont toujours regorgé de richesses qu’ils ont fait circuler pour le plus grand bien-être des autres composantes de la grande famille humaine. Hier, l’or et sel. Aujourd’hui, le pétrole et l’uranium, la désertification, c’est l’impuissance, alors que les déserts sont source de force : dans la longue histoire des peuples du Maghreb, on n’en finirait pas d’égrener les noms des dynasties venues du désert qui ont fondé des royaumes, des empires et des Etats à la grandeur avérée.

Je ne citerai au passé lointain que l’épopée almoravide qui unifia une grande partie du Maghreb et l’étendit au-delà de Djebel Tarik sur El Andalous, au passé proche, je ne peux m’empêcher de rappeler encore la formidable ténacité combattante des populations sahariennes dont la contribution fut éminente, à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières pour imposer et accélérer la négociation de la paix sur la base des conditions du Front de Libération Nationale.

La désertification, c’est l’assèchement de la créativité, l’enfermement sur soi ou la fuite vers un Nord toujours plus lointain, toujours plus inaccessible.

Les déserts, c’est la créativité toujours renouvelée, c’est la mobilité dans les vastes espaces -hier le dromadaire et le chameau, aujourd’hui le camion, le 4x4 et l’avion-, c’est l’échange généralisé qui donne naissance à des cités prestigieuses, hier La Mecque et Tombouctou, aujourd’hui La Mecque toujours, mais aussi Abou Dhabi, Dubaï, Hassi Messaoud et Timimoun, pour ne citer que celles-là. La désertification, c’est la mort des cultures et des civilisations, les déserts, bien au contraire, sont des lieux privilégiés de la création culturelle et civilisationnelle.

Hier, les pyramides d’Egypte et l’ébranlement durable des peuples de la terre qu’a représentés l’apparition du monothéisme. Aujourd’hui, l’invention sidérante d’une civilisation de la nouvelle modernité qui, parce qu’elle n’est pas passée par l’étape de la modernité classique, unit dans un même mouvement Internet et le Coran, l’utilisation, et désormais la production des technologies les plus avancées, et le maintien des valeurs structurantes des peuples des déserts, à l’instar du pays dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui, les Emirats Arabes Unis, et surtout la ville qui nous accueille, Dubaï.

La désertification, c’est l’aigreur, la rage impuissante de survivre, c’est le dialogue impossible, c’est le risque du nihilisme. Les déserts, c’est la foi en Dieu et la confiance dans l’effort des hommes, vivifiantes comme l’eau ruisselant des norias oasiennes, c’est la foi pacifiante vécue dans un dialogue irradiant d’amour et d’amitié comme en témoigne l’itinéraire, émouvant, d’Isabelle Eberhart, mais aussi la féconde rencontre d’Etienne Nasreddine Dinet et de Slimane Ben Ibrahim Bamer au début du 20ème siècle dans le Sahara algérien, alors sous la férule de l’Etat colonial français.

Il ne faut surtout pas désertifier les déserts, même en mots ! La construction d’une nouvelle modernité humaniste a beaucoup à apprendre des peuples des déserts à l’heure où "la mobilité" tend à l’emporter sur les "racines".

Mesdames et Messieurs,

Malgré son apparence d’aridité désolante, son silence et son aspect immuable, le désert a toujours tendu des bras accueillants aux esprits créateurs et aux âmes poétiques. N’a-t-il pas inspiré prophètes et poètes ? Avec son soleil, sa lune, ses étoiles et ses astres, le ciel, par humilité, s’en est approché jusqu’à se mettre à portée du voyageur et du rêveur.

Il s’en est tant rapproché que les anges en descendirent pour joindre terre et ciel par la révélation divine, éternelle et immuable. Tel est le désert.

(Si, pour le regard, il n’est que sables et aridité, il est pour l’esprit, merveille et sublimité. Qui eût imaginé que le désert aride et brûlant serait source de richesse spirituelle infinie et deviendrait berceau des prophètes et creuset de pureté et de perfection. Il n’est de prophète que le désert n’ait enfanté, ni de Livre qui n’y fût révélé, ni de religion qu’il n’ait appelée.

Comment, dès lors, n’exercerait-il pas cet irrésistible attrait sur le cœur des hommes ? Qui eût imaginé que cette terre aride, avare en végétation et en eau, l’eau que Dieu a voulu source de vie, recèlerait pour les Hommes une richesse matérielle incommensurable, devenue le nerf du progrès et de la civilisation, une richesse qui permet le fonctionnement des usines et le déplacement de l’Homme à travers les cieux.

Qui eût imaginé que le désert, véritable brasier sur terre, puisse se transformer en un havre de paix et de quiétude pour les cœurs des amoureux et des poètes à qui il inspire les plus belles odes, les plus beaux hymnes et les plus douces mélopées.

Des tréfonds de sa grandeur, il fait jaillir l’amour Sur ses rivages, chantonnent ses graines dorées A travers les âges, il préserva sa magie Attirant les poètes qui l’ont tant vénéré Le désert a été si généreux à notre égard et nous a comblé de ses richesses, de toutes ses richesses. Saurons-nous lui être reconnaissants en le protégeant des atteintes de l’homme et du temps ? Sa sauvegarde est en fait le gage de notre survie, de celle de nos pays et de notre civilisation.

Je souhaite le plus grand succès à ce deuxième festival qui constitue le meilleur prélude à l’année 2006, qui sera consacrée aux déserts et à la lutte contre la désertification.


Abdellaziz BOUTEFLIKA
Président de la République Algérienne

Source site Web de la présidence de la république " http://www.elmouradia.dz "

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